Le Dictionnaire infernal est un répertoire français du XIXe siècle composé par Jacques Collin de Plancy. Son intitulé et ses célèbres gravures tardives prêtent aisément à confusion, le faisant parfois passer pour un grimoire médiéval. L'ouvrage s'avère en réalité une entreprise éditoriale mouvante, publiée des siècles après les premiers témoignages de la tradition goétique.
- Période
- Première parution en 1818 ; rééditions augmentées par la suite
- Forme
- Ouvrage de référence imprimé français
- Témoin de référence
- Éditions de Collin de Plancy conservées à la Wellcome Collection
Ce que l’ordre alphabétique fait subir aux listes de démons plus anciennes
Le Dictionnaire convertit des noms issus de la tradition en notices accessibles sans devoir accomplir d'itinéraire rituel. Buer s'insère entre Budas et Bugnot à la page 123 de l'édition de 1863, car l'ordre alphabétique, et non la dignité ou l'heure planétaire, gouverne la consultation du lecteur. Le même volume rassemble côte à côte démons répertoriés, folklore, traités, pratiques divinatoires, mystifications et relations de prodiges. L'épithète « infernal » constitue ainsi une vaste bannière éditoriale capable d'agréger des sources hétéroclites, et non l'affirmation que chaque notice relèverait d'une seule hiérarchie ancestrale cohérente.
Cette structure transforme la portée même du réemploi. La charge numérotée décrite par Weyer peut être recopiée, abrégée, traduite en français et classée à la lettre B, en s'affranchissant du préambule doctrinal et de l'ordonnancement originel de l'auteur. Le lecteur découvre Buer sous forme de définition autonome et peut dériver au fil des entrées contiguës plutôt que de progresser à travers les rangs des rois, des ducs et des présidents. C'est ce qui explique que le Dictionnaire soit devenu une source si féconde pour élaborer des fiches modernes isolées : son agencement prédispose les noms à circuler comme des modules détachables.
La sixième édition confère à l’apparence un rôle accru
La notice consacrée à Buer en 1863 ne compte que quelques phrases, mais elle articule son rang, son aspect, sa motricité, ses savoirs transmis, son pouvoir de guérison, ses serviteurs et le nombre de ses légions. Le texte français qualifie Buer de démon de seconde classe et de président des enfers, avant de dépeindre une étoile ou une roue à cinq branches progressant en roulant sur elle-même. Les verbes ont toute leur importance. Le formulaire des catalogues antérieurs désignait ce qui apparaît ; le dictionnaire insuffle le mouvement, transformant un symbole abstrait en une entité dont on imagine la déambulation à travers la page.
L'illustration adjacente de Breton résout cette énigme verbale en pourvoyant la silhouette étoilée d'un mufle de lion en son centre et de cinq pattes de bouc disposées comme des rayons. Il s'agit d'une interprétation plastique de l'article, non de la transcription scrupuleuse d'une description partagée par tous les témoins manuscrits. Cette estampe offre aux regards une anatomie saisissante, tandis que le corps du texte énumère les charges attribuées. Les reproductions modernes séparent fréquemment l'image de la page 123 pour la juxtaposer à un sceau de la Goetia. Un tel procédé fusionne subreptice une gravure figurative du XIXe siècle avec un graphisme linéaire distinct, issu de la tradition manuscrite du XVIIe siècle.
Comparaison pratique : Buer en notice de prose, portrait de 1863 et sceau de la Goetia
Weyer attribue à Buer le numéro sept. Les éléments invariants sont déjà en place : un grand président, la philosophie et la logique, les vertus des plantes, la médecine, de bons familiers et cinquante légions. L'expression la plus délicate concerne son apparence. L'édition comparée de Peterson met en évidence la mention du signe ou de l'astre, diversement interprétée par les sources postérieures. La Goetia déplace Buer au dixième rang, interprète le signe comme celui du Sagittaire lorsque le Soleil y séjourne, conserve les charges d'enseignement et de guérison, et ajoute un « sceau d'obéissance » devant être porté lors de l'apparition. L'identité textuelle demeure reconnaissable, même si la place dans la suite, la justification astrale et les accessoires rituels se modifient.
Le Dictionnaire de 1863 reprend avec une fidélité frappante le titre de président, la philosophie, la logique, les simples, la guérison des maladies, les bons serviteurs et les cinquante légions. Il traduit le point visuel d'achoppement par une étoile ou une roue à cinq branches, et précise que Buer avance en roulant. Breton transpose ensuite cette phrase dans la célèbre estampe de la créature rayonnante. Le sceau de la Goetia et le dessin de Breton répondent à des finalités distinctes : le sceau est conçu pour être arboré afin de contraindre à l'obéissance, tandis que la gravure permet au lecteur d'un dictionnaire de se représenter la notice. Ni l'un ni l'autre ne saurait prouver la manière dont le lecteur de Weyer en 1577 visualisait cette silhouette.
La confrontation permet en outre de distinguer la part d'héritage de celle de l'innovation. Les offices et le nombre de légions se transmettent sans grand changement ; le rang passe de sept à dix ; la Goetia adjoint un sceau et une consigne expresse pour le port rituel ; le Dictionnaire déploie une brève formule visuelle sous forme de cinétique et de corps figuré. Le savoir demeurant l'une des attributions les plus constantes de Buer, le rituel moderne associé à cette entité s'articule rigoureusement autour de l'apprentissage d'une discipline.
Un ouvrage de référence en constante évolution, et non une édition figée hors du temps
Le titre vit le jour en 1818 et connut d'importantes refontes avant la sixième édition ornée de gravures. La Wellcome conserve l'édition du Dictionnaire de 1825–26 ainsi qu'un Dictionnaire des sciences occultes apparenté de 1860–61 ; les données de ses catalogues permettent de différencier les premières versions en plusieurs tomes de l'ouvrage illustré plus tardif. Une mention relevée en 1863 ne doit pas être rétroactivement plaquée sur l'état de 1818. Les additions, l'orientation doctrinale, la typographie et le corpus iconographique sont tributaires d'éditions bien précises.
Pour l'imagerie démoniaque, la conséquence pratique est précise. Un portrait peut documenter la manière dont un illustrateur du dix-neuvième siècle a visualisé une ligne de prose héritée. Il ne peut pas dater ce corpus du catalogue de la Renaissance, et il ne peut pas transformer le nom voisin en la source d'un sceau de la Goetia. Lire la page, la prose, le portrait et le sceau comme des artefacts distincts produit une histoire plus riche : une charge compacte traverse l'imprimé, un signe ambigu devient une roue en mouvement, et une image plus tardive devient plus célèbre en ligne que la phrase qu'elle interprète.
Sources et éditions
- Wellcome Collection, Collin de Plancy et la forme de dictionnaire de 1860–61 ↗
- Wellcome Collection, édition de 1825–26 du Dictionnaire Infernal ↗
- Catalogue de vente de la Wellcome Collection décrivant l'édition illustrée de 1863 ↗
- BnF Gallica, notice Buer de 1863, page imprimée 123 ↗
- Dictionnaire Infernal de 1863, notice Buer et image de la page ↗
- Peterson, notice comparée de Buer chez Weyer et note textuelle ↗
- Peterson, notice de Buer issue des manuscrits de la Goetia et sceau ↗
- Livre de la Goetia de 1904, notice de Buer et sceau ↗
