
Les deux images les plus célèbres de Lévi sont souvent dissociées à tort : le pentagramme se voit réduit à une étoile occulte générique, tandis que Baphomet devient la mascotte de ce que le spectateur redoute ou désire. Dans l'ouvrage, ils relèvent pourtant d'une seule et même argumentation. L'étoile indique à la force la direction à suivre. Le bouc montre des forces en apparence inconciliables réunies en un seul corps. Ensemble, ils rendent visible la souveraineté que Lévi revendique pour une volonté capable d'équilibrer les contraires sans être dévorée par l'un ou l'autre.
- Chapitre rituel
- V · Le Pentagramme Flamboyant
- Planche
- Figure XIII · page 228
- Clé de Baphomet
- Une pointe ascendante
Le pentagramme est un corps humain devenu signe de commandement
Le cinquième chapitre de la Doctrine désigne le pentagramme comme le signe du microcosme : quatre membres et une tête gouvernante. Son pouvoir découle de son orientation. Avec une pointe vers le haut, l'intellect gouverne le corps élémentaire ; avec deux pointes vers le haut, l'image rappelle des cornes et place la matière ou le désordre au-dessus de la raison. Lévi charge cette rotation de noms appariés : étoile du matin et du soir, Marie et Lilith, initiation et profanation, ordre et confusion. La géométrie reste inchangée tandis que la hiérarchie bascule. Une rotation de la figure devient le diagnostic de qui ou de quoi gouverne l'autre.
Il ne s'agit pas simplement d'opposer une bonne étoile droite à une mauvaise étoile inversée. La préoccupation fondamentale de Lévi concerne le commandement. L'opérateur doit se tenir en microcosme cohérent avant de tenter de régir un domaine plus vaste. Une étoile dont la « tête » est en bas représente une volonté renversée par l'appétit, la peur, la fixation ou le délire. Une étoile tenue droite représente le rétablissement revendiqué de l'intellect sur les quatre pôles élémentaires. Le symbole est donc à la fois insigne et miroir : il proclame la maîtrise, puis accuse le porteur si cette maîtrise proclamée fait défaut.
La consécration métamorphose cinq lignes en instrument rituel
Le cinquième chapitre du Rituel fait passer la doctrine dans les actes. Lévi prescrit un objet forgé dans les sept métaux ou tracé à l'or sur un marbre vierge ; il autorise également le vermillon sur une peau d'agneau préparée. La figure reçoit cinq insufflations, est aspergée, exposée à un composé de cinq parfums, apostrophée par cinq noms angéliques ou planétaires, et portée aux quatre points cardinaux ainsi qu'au centre. Ces répétitions du nombre cinq contraignent l'opérateur à répéter la forme par le souffle, le parfum, le mouvement, la matière et la voix. Une étoile tracée devient alors une partition multisensorielle.
L'emplacement change selon la catégorie désignée de l'esprit. Pour un esprit de lumière, une pointe fait face au trépied ; pour un esprit de ténèbres, la disposition s'inverse et la baguette ou l'épée est pointée contre la tête de l'étoile. Lévi insiste sur le fait qu'un acte omis peut annuler l'opération ou retourner sa force contre l'opérateur. Cette sévérité révèle le rôle de la « consécration » dans son système : elle dissipe toute ambiguïté. Chaque matière, direction, nom et geste impose à la volonté de signifier la même chose. L'objet tire sa puissance du fait qu'aucune composante du rituel ne peut en contredire une autre.
Baphomet est le paradoxe du pentagramme fait chair
Le Bouc sabbatique de la page 174 porte le pentagramme droit entre ses cornes. Ce détail singulier importe bien plus que la tête animale. Lévi l'emploie pour distinguer sa figure d'une simple représentation de Satan. Un flambeau s'élève au-dessus du crâne comme l'intelligence au-dessus de la matière. Une main désigne le croissant clair et l'autre le croissant sombre, associant la miséricorde à la justice selon les termes de Waite. Les bras portent solve et coagula, la dissolution et la fixation. Les ailes s'élèvent tandis que le corps assis pèse vers la terre ; les seins symbolisent la maternité ; le caducée voile la génération universelle ; écailles, pelage, plumes, torse humain et sabots fendus rassemblent différents ordres de la vie en un seul organisme impossible.
L'effroi suscité par l'image est délibéré. Lévi souhaite que le lecteur éprouve de la répulsion, pour ensuite y découvrir une structure interne. L'animalité n'est point effacée ; une place lui est assignée sous la flamme. La différence sexuelle n'est pas simplifiée ; le masculin et le féminin coexistent en un même androgyne. Les lunes blanche et noire ne s'annihilent pas mutuellement ; toutes deux sont requises pour rendre l'équilibre visible. Baphomet devient ainsi une épreuve initiatique visuelle. Le spectateur qui n'y voit qu'un diable demeure prisonnier du premier choc émotionnel, tandis que la lecture initiée prétend y retrouver une carte des contraires régulés.

Étude détaillée d'une figure : la page 228 explicite le front du bouc
La figure XIII présente le pentagramme sous la forme d'une surface signifiante et dense. Autour et au travers de ses cinq pointes se déploient des lettres, des noms divins, des glyphes planétaires, un caducée et deux yeux ouverts dans la pointe supérieure. Le commentaire de Lévi précise que le mage contemple ce signe lorsque la volonté commence à faiblir. Les yeux ouverts confèrent la conscience à la pointe supérieure ; les pointes inférieures deviennent des jambes ; les pointes latérales deviennent des bras. Loin de dépeindre une divinité lointaine, la planche édifie un opérateur appelé à demeurer éveillé au sommet de la figure.
Placez à présent cette planche aux côtés de Baphomet. Le front du bouc arbore une étoile droite bien plus dépouillée, juste sous le flambeau. L'agencement est vertical : la tête animale, l'étoile régulatrice, la flamme. La page 228 en livre la syntaxe sous-jacente. L'étoile figure l'intelligence microcosmique vouée à pointer vers le haut ; le flambeau représente l'illumination supérieure vers laquelle elle est orientée. Les cornes de Baphomet n'inversent pas le pentagramme, car leurs deux pointes se dressent à l'extérieur et sous son sommet directeur. Le monstre illustre est ainsi composé pour montrer l'intellect habitant la nature animale, sans prétendre que cette nature animale a disparu.
La comparaison éclaire également la disposition des mains. La figure XIII transforme l'ensemble du corps humain en un signe quintuple. Les bras de Baphomet pointent ensuite vers le haut et vers le bas, tandis que solve et coagula nomment les actions alternées qui maintiennent l'équilibre. L'une des planches présente l'opérateur en tant qu'étoile ; l'autre déploie le champ des oppositions que l'opérateur doit sans cesse harmoniser. L'effet recherché par Lévi n'est pas qu'une image confère un pouvoir automatique. Les images éduquent la volonté à préserver la stabilité d'une hiérarchie en présence de puissantes représentations contraires.
L'image la plus sombre de l'ouvrage réfute l'existence d'un diable souverain
Dans le chapitre consacré au Sabbat, Lévi surprend le lecteur en assimilant d'abord Baphomet à l'idole redoutée, pour dissiper ensuite cette accusation. Il affirme que la figure est un hiéroglyphe panthéiste de l'équilibre universel, et il récuse l'existence de Satan en tant que puissance métaphysique égale opposée à Dieu. L'erreur, le délire et la cruauté sont bien réels dans l'action humaine, mais le rival cosmique forgé par les démonologues n'est qu'une projection. Le monstre n'est « innocent » qu'une fois chaque élément dépouillé d'une personnalité diabolique pour être réassigné à une relation symbolique.
Cette démarche confère à l'image sa tension durable. Baphomet peut toujours sembler transgressif parce que ce corps refuse les catégories ordinaires, mais cette transgression obéit à un ordre occulte rigoureux. Le haut et le bas, l'actif et le passif, le masculin et le féminin, la lumière et l'obscurité ne sont pas nivelés dans l'uniformité. Ils sont intégrés dans un circuit dont l'intelligence occupe le sommet. Le Baphomet de Lévi est dangereux pour l'esprit littéraliste : il contraint le lecteur à décider si une forme terrifiante doit nécessairement figurer un être terrifiant, ou si une interprétation disciplinée peut s'en saisir pour lui faire signifier l'équilibre.
Textes fondamentaux et archives
- Éliphas Lévi, Transcendental Magic: Its Doctrine and Ritual, traduction d'Arthur Edward Waite (numérisation de 1896) ↗
- Wikimedia Commons, numérisation 1896 du domaine public ↗
- Éliphas Lévi, Dogme et rituel de la haute magie, Rituel (édition française de 1856) ↗
- Bibliothèque du Congrès, édition américaine du domaine public et fac-similés des pages ↗
