Ritter, Pingree et Attrell-Porreca abordent le Picatrix dans des langues variées et depuis des perspectives distinctes de son histoire textuelle.
- Édition arabe
- Ritter, 1933
- Édition latine
- Pingree, 1986
- Traduction anglaise
- Attrell et Porreca, 2019
Trois éditions révèlent trois strates textuelles
La publication de Hellmut Ritter en 1933 présente la Ghāyat al-Ḥakīm arabe, celle de David Pingree en 1986 établit le texte critique du Picatrix latin, et l'ouvrage anglais de Dan Attrell et David Porreca en 2019 traduit le texte latin de Pingree. Il s'agit de trois moments de l'histoire du texte plutôt que de trois recueils aux phrases superposables. Ritter donne accès à une tradition arabe reconstituée à partir des témoins subsistants. Pingree restitue la tradition latine plus tardive. Attrell et Porreca rendent cette reconstruction latine accessible en anglais contemporain, si bien que leur texte porte la marque des arbitrages de la traduction castillane et latine ainsi que ceux du traducteur moderne.
Cette distinction modifie ce qu'un lecteur peut attendre de chaque ouvrage. Ritter permet d'identifier des passages préservés dans la tradition arabe mais omis dans le texte latin. Pingree met en évidence la disposition des quatre livres dans la tradition occidentale ainsi que le vocabulaire qui s'est stabilisé dans les copies latines. Attrell et Porreca offrent une lecture fluide de l'argumentation latine sous forme de prose suivie, mais leur texte anglais ne saurait restituer une tournure arabe que la traduction médiévale avait déjà écartée. Ces trois publications forment ainsi un ensemble comparatif : leurs divergences soulignent des évolutions historiques au lieu de constituer de simples erreurs à effacer pour fabriquer un texte idéal.
La version latine transforme la voix de l'ouvrage
Boudet et Coulon constatent une fidélité d'ensemble dans la structure de la version latine, tout en relevant de fréquents réajustements du cadre religieux et culturel. Cette nuance est essentielle. Un chapitre peut conserver son emplacement, son sujet et l'essentiel de son propos tout en modifiant l'autorité intellectuelle au nom de laquelle il s'exprime. Le Picatrix latin ne s'est pas mué en un ouvrage entièrement étranger à sa source, mais il a pris place dans un milieu savant chrétien au prix de substitutions, d'omissions et de reformulations qui ont rendu certaines références arabes moins perceptibles.
Le phénomène est particulièrement net au moment d'aborder les passages charnières entre cosmologie et pratique. L'ouvrage ne se contente pas d'aligner des correspondances célestes. Il pose d'abord une hiérarchie au sein de laquelle le savoir procède d'un enchaînement ordonné de causes, avant de s'appuyer sur cet ordre pour justifier images, fumigations, prières et associations de matières. Lorsque le prisme théologique change, les chapitres pratiques restent identifiables, mais la légitimité revendiquée n'est plus la même. Le lecteur latin fait face à un manuel opératoire dont les techniques sont placées sous le patronage du créateur, du dévouement, de la sagesse et de l'étude studieuse. L'architecture d'ensemble subsiste, mais son seuil d'accès a été redessiné.
Comparaison guidée des éditions : la cause devient créateur
Boudet et Coulon mettent en relief une formule d'ouverture dans laquelle le texte arabe présente Dieu comme la cause première du monde, appuyant cette affirmation sur une référence coranique. Dans la branche latine, le repère scripturaire s'efface et ce même passage nomme Dieu auteur et créateur. La modification est assez subtile pour passer inaperçue dans un simple résumé, mais elle transforme le registre du paragraphe. La notion de « cause » s'inscrit dans la chaîne causale invoquée par le traité pour justifier l'influence céleste. Les termes d'« auteur et créateur » inscrivent cette causalité dans un lexique immédiatement familier à un lecteur chrétien d'expression latine.
La manière dont le savoir est traité alentour accentue ce contraste. L'introduction arabe associe la sagesse à l'élévation vers la cause première ; le texte latin fait quant à lui de l'étude quotidienne de Dieu, des préceptes divins et de la bonté une règle de dévotion. Les deux versions mobilisent la connaissance pour guider le lecteur avant d'aborder les prescriptions techniques. Leurs voies divergent néanmoins : l'une conserve une coloration coranique et philosophique, tandis que l'autre apparente l'étude à un service rendu au Créateur chrétien. Il s'agit là d'une traduction qui opère un véritable travail d'interprétation. Elle maintient le principe selon lequel le savoir astral émane d'une source supérieure tout en modifiant le langage religieux qui en fonde la légitimité.
Cette confrontation montre aussi pourquoi une traduction anglaise établie à partir de Pingree ne saurait être lue comme l'équivalent direct du texte arabe édité par Ritter. Si son prologue évoque l'auteur et créateur, cette tournure reflète l'intervention propre à la tradition latine. Rétablir le terme « cause » en anglais relèverait d'une autre démarche : celle d'une restitution croisée entre différentes branches, et non de la traduction fidèle du texte latin édité. Ces éditions s'avèrent d'autant plus éclairantes que l'on admet que ce synonyme apparent constitue, en réalité, le témoin d'une réception historique.
Une omission modifie le corpus opératoire
Cette même confrontation révèle deux recettes de fumigation arabes rattachées dans le texte à la Torah de Moïse, absentes de la version latine. Il s'agit de bien plus que d'une simple formule ornementale disparue. La fumigation coordonne la matière, le moment planétaire propice, les noms prononcés et l'action sensorielle au sein d'une seule et même opération. Retrancher une recette restreint le répertoire des autorités et des pratiques accessibles au lecteur latin, alors même que la division générale en quatre livres demeure inchangée.
Cette omission ne permet pas, à elle seule, de désigner qui a supprimé ces passages. L'intermédiaire castillan complet a disparu, l'édition arabe repose sur des témoins postérieurs à l'époque de rédaction présumée, et les manuscrits latins présentent leurs propres variantes. Les recettes ont pu s'effacer lors de la traduction, de l'abègement ou de la transmission du texte ; les éléments subsistants ne permettent pas d'en préciser le moment exact. En revanche, l'incidence est bien visible : les branches arabe et latine offrent des inventaires rituels et des tonalités religieuses distincts. Si une table des matières peut donner l'illusion d'un strict parallélisme, la comparaison d'un énoncé théologique et de deux fumigations absentes montre bien comment la traduction a pu altérer à la fois le raisonnement du livre et les usages qu'il transmettait.
Archives sources
- Bibliothèque de l'Institut Warburg, édition Ritter de Ghāyat al-Ḥakīm (1933) ↗
- Bibliothèque de l'Institut Warburg, édition Pingree du Picatrix latin (1986) ↗
- Penn State University Press, Attrell et Porreca, Picatrix (2019) ↗
- J.-P. Boudet et J.-C. Coulon, La Ghāyat arabe et le Picatrix latin comparés (2017) ↗
- British Library, notice de catalogue Or 9861 ↗
- Notice du catalogue de la British Library, Sloane MS 1305 ↗
