Une attribution royale pour deux architectures
La Clavicula Salomonis est la famille manuscrite publiée en anglais par Mathers sous le titre Key of Solomon. Son édition de 1889 l'organise en deux livres. Le Livre I traite des moments propices, des opérations, des cercles, des conjurations et des pentacles ; le Livre II traite des purifications, des lieux, des vêtements, des instruments, des encres, des encens, de l'eau et des matériaux connexes. L'ouvrage édifie une procédure rituelle fondée sur les interdépendances entre le temps, le corps, l'objet, le verbe et l'espace. Ses chapitres renvoient constamment d'une division à l'autre au sein de ces deux livres.
Le Lemegeton, couramment désigné sous le nom de Petite Clavicule (Lesser Key), est une compilation présentant une macrostructure différente. Sa division classique en cinq parties réunit la Goetia, la Theurgia-Goetia, l'Ars Paulina, l'Ars Almadel et l'Ars Notoria. Ces livres répertorient différentes entités ou organisent des systèmes célestes et dévotionnels distincts. La référence commune à Salomon confère une autorité, mais elle ne crée pas pour autant des contenus identiques. Les qualificatifs de « Grande » et de « Petite » peuvent laisser croire qu'il s'agit de versions longue et abrégée d'un même manuel ; leurs tables des matières démontrent qu'il n'en est rien.
Les cinq livres de la Petite Clef utilisent des modes de classement différents
L'Ars Goetia s'ouvre sur un catalogue numéroté d'esprits décrits par rang, fonction, apparence, légions et sceau. La Theurgia-Goetia s'intéresse plutôt à des princes et ministres aériens ordonnés selon une hiérarchie directionnelle. L'Ars Paulina comporte une division structurée par les heures du jour et de la nuit et une autre par les degrés du zodiaque. L'Ars Almadel s'articule autour d'une table de cire ornée de signes et de quatre altitudes. L'Ars Notoria, lorsqu'il est inclus, relève d'une tradition plus ancienne d'oraisons et de figures destinées à l'acquisition du savoir. Réduire l'ensemble de ces cinq traités au terme « Goetia » efface quatre systèmes d'organisation distincts.
Cette diversité montre également pourquoi le Lemegeton constitue une compilation plutôt qu'un élargissement continu du premier livre. Un inventaire numéroté d'esprits, une table horaire, une figure liée aux degrés zodiacaux, un dispositif de cire et une prière pour l'étude ne remplissent pas la même fonction textuelle. Par ailleurs, certains exemplaires ne conservent que quelques livres, et la tradition médiévale de l'Ars Notoria précède de loin son insertion finale dans la séquence du Lemegeton. Cette liste en cinq volets dresse le plan d'une organisation transmise reconnue ; elle ne garantit pas que chaque volume conservé contienne cinq unités complètes dans cet ordre exact.
Comparaison pratique : opération de pentacle et registre des esprits
Une opération de pentacle de la Clavicule de Salomon s'amorce bien au-delà du tracé graphique. L'édition prescrit une heure planétaire, un matériau tel qu'un papier préparé ou le métal correspondant, des couleurs, des noms divins, un lieu purifié, des encens, des oraisons, une orientation et des règles de conservation. L'image ne forme qu'un seul élément au sein d'une séquence matérielle réglée selon le temps. Le Livre I en explicite le rôle et le Livre II fournit de nombreux prérequis. Même un contour fidèlement recopié omettrait l'essentiel de ce que le texte emploie pour définir l'objet.
Une notice de la Goetia organise les données de façon différente. Elle identifie un esprit au sein d'une série numérotée, précise son rang et son office, décrit parfois son apparence, dénombre ses légions et associe la notice à un sceau individuel. Le sceau sert d'identifiant graphique à l'intérieur de ce répertoire. Il ne s'agit pas d'un pentacle planétaire issu de la Clavicula, et la notice environnante n'est pas un chapitre consacré à la confection des objets rituels. Cette comparaison rend la différence concrète : la Clavicule bâtit une opération par le biais d'interdépendances, tandis que la Goetia établit un registre au moyen de notices répétées. Les deux recourent à des diagrammes, mais leurs figures tirent leur sens de structures textuelles distinctes.
Les cercles, les pentacles et les sceaux obéissent à des grammaires graphiques distinctes
La planche I de Mathers réunit déjà plusieurs catégories graphiques. Une figure y est intitulée Figure mystique de Salomon ; une autre est un cercle de consécration des pentacles avec un récipient d'encens central et les points cardinaux ; un schéma plus vaste coordonne un cercle central avec quatre encensoirs ; deux caractères linéaires plus modestes apparaissent à l'écart. Les planches suivantes regroupent les pentacles planétaires. Les légendes de l'édition évitent de réduire ces formes à un unique « sceau de Salomon » universel. Un cercle sert à organiser l'espace, un pentacle incarne des noms et des correspondances, et un caractère gravé permet de consacrer un instrument.
Le Lemegeton démultiplie d'autres fonctions graphiques. Les sceaux de la Goetia distinguent les notices d'esprits ; ceux de la Theurgia-Goetia se rattachent à sa hiérarchie aérienne ; les figures de l'Ars Paulina correspondent aux heures ou aux degrés zodiacaux ; le dessin de l'Almadel précise un dispositif matériel ; les notae de l'Ars Notoria lient les oraisons à des branches de la connaissance. Des anneaux, des croix, des noms ou des étoiles semblables peuvent réapparaître sans prouver que deux images relèvent du même rite. La ressemblance visuelle n'est qu'un indice parmi d'autres, aux côtés de la structure, de la légende, de la prose attenante et de l'ordre du manuscrit. Le livre où s'insère la figure dicte la nature du signe examiné.
L'histoire de l'imprimé éclaire les dérives de désignation
Mathers distingue explicitement le Lemegeton, ou Petite Clavicule, de l'ouvrage qu'il édite dans sa préface de 1888, tout en mentionnant sept manuscrits différents de la Clavicula à la base de son travail. Cette précision démontre que la confusion d'appellation accompagnait déjà la tradition imprimée moderne au lieu d'émerger seulement sur Internet. L'éditeur livre une Clavicule reconstituée, écarte les passages qu'il juge intrusifs, uniformise certaines graphies et réordonne des chapitres qui divergeaient d'une source manuscrite à l'autre. Son texte imprimé ordonné en deux livres constitue déjà une synthèse éditoriale.
Le Lemegeton a évolué selon sa propre histoire manuscrite et éditoriale. La Goetia, publiée séparément par la suite, en est devenue la partie la plus visible, ce qui a encouragé ses soixante-douze sceaux à représenter l'ensemble du recueil et, parfois, la magie salomonienne tout entière. La rectification s'impose par la structure : les feuillets de la Clavicula relèvent des manuscrits de la Clavicule et des planches de pentacles de Mathers ; les pages d'esprits de la Goetia se rattachent au premier livre du Lemegeton ; les quatre autres traités du Lemegeton conservent leurs propres systèmes. Aucun de ces ouvrages n'est un autographe du Salomon biblique. Leurs titres illustrent des stratégies de légitimation, tandis que les cotes, les impressions, les tables et les diagrammes révèlent les objets historiques réellement parvenus jusqu'à nous.
