Les journaux de Dee sont des comptes rendus composites : Dee narre, un voyant décrit ce qu'il voit et entend, la page attribue la parole aux figures apparues dans la vision, et des notes marginales ultérieures peuvent revoir une identification préalable. Lire ces strates séparément fait ressortir la dynamique vécue, au lieu de réduire chaque phrase à une parole surnaturelle uniforme.
- Action étudiée
- 10 mars 1582, Mortlake
- Premier journal
- Sloane MS 3188
- Copie ultérieure
- Sloane MS 3677 d'Ashmole
Le journal consigne un événement à travers plusieurs filtres
La British Library décrit le Sloane MS 3188 comme le registre tenu par Dee consignant des messages attribués à des anges et à d'autres esprits entre décembre 1581 et mai 1583. Cette formule précise la teneur déclarée du manuscrit sans trancher sur l'existence autonome de ces entités. Au fil d'une entrée, Dee indique la date, le lieu, le dispositif matériel, les interrogations posées et ses réflexions a posteriori. Le voyant livre le récit de ses perceptions visuelles et auditives. Un nom tel que VRIEL sert d'étiquette pour désigner une réplique au sein de ce rapport. Ces rôles pouvant se côtoyer sur des lignes consécutives, les ruptures grammaticales sont porteuses d'informations historiques.
La distinction est particulièrement nette au début des travaux menés par Dee avec Edward Talbot, l'homme ultérieurement connu sous le nom d'Edward Kelley. Dee ne compose pas une transcription neutre rédigée par un greffier invisible. Il se met lui-même en scène, décrit la posture de Talbot devant le bureau, résume sa propre prière dans l'oratoire et relève les paroles que Talbot entend. La page prouve que Dee consignait un échange médiatisé. Elle n'offre nullement un accès direct à une voix sans filtre parvenue d'au-delà de la pièce.
Lecture pratique : distinguer Dee, Kelley et les paroles attribuées au sein d'une même action datée
La transcription de Whitby date cette séance du samedi 10 mars 1582, à Mortlake, à onze heures du matin. Dee commence à la première personne : un certain « Mr Edward Talbot » s'est rendu chez lui, désireux d'observer ou de manifester une pratique spirituelle, et a pris place devant la pierre. Dee relate qu'il s'est retiré dans son oratoire pour prier. Il s'agit là du niveau de témoignage du narrateur. Il établit l'identité des personnes présentes, les gestes que Dee attribue à chacune d'elles et la manière dont Dee formule le dessein de la rencontre.
La strate suivante correspond aux perceptions rapportées par Talbot. Dee consigne qu'au terme d'environ un quart d'heure, Talbot a aperçu une silhouette dans la pierre. Dee s'approche alors du cristal et enquièrent du nom de l'apparition. Le registre précise que la réponse a été prononcée distinctement « à l'ouïe d'E.T. » (to the hearing of E.T.). Cette précision compte : elle impute la perception auditive à Talbot, bien que ce soit Dee qui rédige la phrase. Lorsque la mention de l'interlocuteur devient VRIEL et que la réplique énonce « I am », la typographie identifie le personnage auquel le journal prête ces paroles. Elle ne transforme en aucun cas ce que Talbot a entendu en une audition directe de la part de Dee.
Une lecture ligne à ligne dégage ainsi quatre degrés d'affirmation distincts. La date et le cadre relèvent de la mention écrite par Dee ; la présence de Talbot découle de la narration de Dee ; la vision et l'ouïe sont des expériences rapportées par l'intermédiaire de Talbot ; et « VRIEL » est l'identité désignée au cours de l'échange consigné. L'interlocuteur ainsi identifié répond aux interrogations relatives à Michel et au Livre de Soyga, mais ces répliques demeurent des éléments de dialogue internes au document de Dee. Cette distinction permet d'analyser le contenu sans le rejeter comme insignifiant, ni tenir son identité spirituelle pour un fait avéré de façon indépendante.
Une note marginale ultérieure rouvre la scène
À la fin de la séance matinale, une note marginale précise qu'il ne s'agissait pas du véritable Uriel et renvoie au 5 mai 1583. Cette note modifie la portée de chacune des mentions VRIEL antérieures. Elle montre que le manuscrit porte la trace de ses propres révisions : une attribution admise au moment de l'action a été ultérieurement rejetée par Dee ou par la main responsable de l'annotation dans la transcription. Ce dialogue ne constitue donc pas une transcription sténographique immuable dont les désignations auraient été assurées dès le premier instant.
Cette correction met aussi en évidence deux temporalités sur une même page. Le temps de l'événement est le 10 mars 1582, moment où Dee consigne la vision de Talbot et le nom pris par la voix. Le temps de l'annotation intervient plus tard, après qu'un autre événement a fourni des motifs de réinterprétation. Ne lire que le dialogue donne l'illusion d'un entretien avec Uriel. Lire la marge conjointement offre le témoignage d'un discernement, d'un doute et d'une requalification rétrospective. La contradiction fait partie intégrante du document : la démarche de Dee intègre des protocoles d'évaluation pour décider de la fiabilité des esprits rapportés, et ces décisions pouvaient évoluer.
Les copies et l'imprimé peuvent à nouveau aplanir les voix
Le manuscrit Sloane 3188 comporte des feuillets manquants, tandis que le Sloane 3677 constitue la mise au net ultérieure par Ashmole des premières conférences. Une mise au net peut préserver des passages ou clarifier une écriture manuscrite, mais elle demeure un document scribal distinct. L'ouvrage de Casaubon de 1659, True & Faithful Relation, apporte pour sa part une sélection, une typographie, des titres et une progression de lecture imprimée. Chaque étape risque de faire paraître l'échange plus net que le journal de travail, ou de reléguer une nuance marginale en note de bas de page, dans le corps du texte ou dans l'omission.
Cette action datée fournit une grille d'analyse solide pour l'ensemble des journaux : dissocier la personne qui rédige, celle qui pratique la voyance, l'apparition observée, les propos prêtés à cette dernière et toute glose ultérieure. Les feuillets disparus restreignent le corpus accessible ; des copies plus tardives peuvent conserver ou harmoniser la formulation ; l'imprimé introduit une nouvelle perspective éditoriale. Ces diverses strates ne réduisent pas le texte à un simple enjeu d'origine. Elles révèlent la façon dont Dee articulait ses conclusions à partir de l'observation, du témoignage, du dialogue et des rectifications successives, au sein d'une même démarche suivie.
Références
- British Library, Sloane MS 3188 (conférences de 1581–83) ↗
- British Library, Sloane MS 3677 (copie d'Ashmole des premières conférences) ↗
- Christopher L. Whitby, John Dee’s Actions with Spirits, transcription du volume 2 ↗
- Christopher L. Whitby, John Dee’s Actions with Spirits (thèse de l'Université de Birmingham, 1982) ↗
- Folger Shakespeare Library, A True & Faithful Relation (1659) ↗
- Bibliothèque de l'Université Cornell, version numérisée de 1659 True & Faithful Relation ↗
