Un volume physique unique contient une Ars Notoria suivie d'un Opus operum. Considérer les deux séries de folios comme un seul et même « original » indifférencié occulte les données matérielles.
Le codex change de texte au folio 22v
Le Sloane MS 1712 forme un unique volume matériel, mais sa frontière textuelle est remarquablement nette dans ce codex du treizième siècle. Les feuillets 1r–22r contiennent une Ars Notoria précédée d'une rubrique mentionnant Salomon, Machineus et Euclide. Le feuillet 22v ouvre l'Opus operum avec sa propre rubrique, « l'art notoire qui est appelé le nouvel art », et une amorce distincte qui proclame une œuvre des œuvres et une science des sciences. Le premier texte s'achève sur des indications relatives aux lunaisons, jours et heures prescrits ; le feuillet suivant engage une autre composition. La réunion de ces traités sous une même reliure incitait le lecteur à percevoir leur lien, sans que ce voisinage n'efface le second incipit ou le nouveau titre. Le volume documente ainsi la réception tout autant que le contenu : un compilateur a conservé côte à côte deux démarches consacrées au savoir révélé, tandis que la copie elle-même marque précisément l'endroit où l'une s'arrête et où l'autre commence.
La première Ars Notoria s'oriente vers la théologie
Le premier texte ordonne ses figures dans une progression finale concertée. La grammaire figure sur 14v–15v, la dialectique sur 16v–17v, la rhétorique sur 18r–19r, et la géométrie débute sur le côté droit de 19r. L'ensemble s'élargit ensuite en diagrammes géométriques et symboles sur 19v–21v, incluant des visages hybrides sur 20r. Le feuillet 22r clôt le traité par une cinquième figure théologique mêlant épées, oiseaux et serpents. Cette succession modifie tant la matière que le vocabulaire graphique. Les arts verbaux introduisent la géométrie, tandis que l'ultime figure théologique fait entrer des créatures et des armes reconnaissables au sein du diagramme. Le décompte du catalogue varie aussi selon la discipline : trois figures de grammaire, deux de dialectique, quatre de rhétorique et une série géométrique plus fournie. Cette disparité contredit l'idée que les notae seraient des sceaux interchangeables. Chaque groupe assume un rôle précis au sein d'un programme intellectuel et dévotionnel graduel.
L'Opus operum compresse et réorganise les arts
L'Opus operum qui lui fait suite s'étend du feuillet 22v au feuillet 37r et comprend six notae propres. Vers sa conclusion, le feuillet 36r porte une figure de grammaire ; 36v rassemble dialectique, rhétorique et arithmétique ; 37r présente la géométrie et un « signifier circulus ». Il s'agit d'une organisation distincte de celle du premier traité, où les figures se déploient sur huit feuillets et s'achèvent par la théologie. Plusieurs arts se partagent ici une même page, et l'arithmétique apparaît explicitement dans la description du catalogue conservé. Cette comparaison illustre concrètement ce que peut signifier le caractère « dérivé » d'un texte : la composition tardive maintient l'association entre prière, savoir et figures tout en modifiant leur ordonnancement. Elle n'est ni un simple second exemplaire des feuillets 1r–22r, ni un opuscule sans lien relié par accident à la suite. La convergence de visée assure la continuité ; les changements de rubrique, d'incipit, de nombre de figures et de cursus définissent une entité textuelle à part entière.
Colonnes, couleurs et pleines pages régissent le rythme de lecture
La plus grande partie du codex est copiée sur deux colonnes de trente-cinq à trente-sept lignes en écriture gothique. Rubriques et initiales réservées scandent la prose, tandis que des diagrammes rouges et bruns, rehaussés parfois de vert, rompent le rythme régulier de la page. Les inscriptions circulaires, rectangulaires ou géométriques ne se parcourent pas comme une colonne de texte ordinaire. Le lecteur doit faire pivoter son attention autour des bordures, confronter les compartiments et appréhender simultanément plusieurs énoncés. Les figures en pleine page rendent cette rupture plus sensible : le défilement habituel des lignes s'efface devant une surface destinée à être embrassée d'un regard. La couleur délimite aussi les fonctions. Le rouge marque les cadres structurants ou les titres, le brun reçoit d'autres éléments textuels, et quelques touches de vert introduisent une distinction visuelle supplémentaire. L'ambition intellectuelle du manuscrit est ainsi inscrite dans la mise en page elle-même. La connaissance s'acquiert par la récitation et la lecture, mais aussi par le passage méthodique d'un texte linéaire à une disposition visuelle d'ensemble.
Lecture de folios étudiée : du 19r au 22v
Le passage sur quatre feuillets, de 19r à 22v, dévoile la structure du livre en réduction. Au feuillet 19r, la fin de la rhétorique partage la page avec le début de la géométrie, de sorte qu'une discipline cède littéralement la place à l'autre. Les feuillets suivants développent la géométrie sous forme de symboles et de visages hybrides au lieu de la cantonner à un tracé pourvu d'un titre. Sur 22r, la cinquième figure théologique propose une conclusion visuelle combinant oiseaux, épées et serpents. Tourner le feuillet révèle ensuite la nouvelle rubrique et l'incipit de l'Opus operum sur 22v. La reliure rend l'enchaînement immédiat, mais la séquence opère trois mouvements distincts : elle achève les arts verbaux, ouvre une parenthèse géométrique et couronne le premier texte par la théologie avant de redémarrer sous l'intitulé d'un art nouveau. Cet agencement minutieux témoigne mieux de la cohérence interne du manuscrit qu'une désignation uniforme qualifiant les trente-sept feuillets d'« Ars Notoria ». Le cahier physique confirme cette interprétation. Si des réclames permettent par ailleurs de suivre l'assemblage des cahiers, cette division thématique est signalée au cœur même du texte. Le passage d'une nota culminante en pleine page à une rubrique inédite sautait aux yeux, même sans table des matières contemporaine. Il matérialise une fin et un recommencement au sein d'un seul volume relié.
